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22/01/2018

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L'e-mail ou la saturation du management

Les cartes de visite, c'était avant. Les appels téléphoniques, les rendez-vous, les rencontres, les parlotes, les réflexions aussi. Pour échanger ses coordonnées, il y a longtemps qu'on dit seulement : « Tu m'envoies un e-mail ?... » D'ailleurs, la même formule signifie, selon les circonstances, « Rappelle-moi par écrit ce qui a été décidé », « Repose-moi la question », « Quelle est la consigne ? », « Quelle sera la réponse ? »... au choix. Et sans limitation. Car l'e-mail - dans les entreprises, les administrations, la vie professionnelle - sert à tout. Dans la vie quotidienne, il est largement en perte de vitesse, concurrencé par les réseaux et par ces kyrielles d'applications, plus ou moins addictives, qui ont envahi nos poches. Mais, dans le management, il règne encore sans partage. Ce qui pose plus de questions qu'on ne croit.
Parce que ce n'est pas un simple outil ! Bien sûr, ses qualités pratiques sont évidentes et nombreuses. Instantanés, gratuits, les e-mails sont efficaces. Ils ont l'avantage de supprimer les intermédiaires. Donc tout pour plaire... en tout cas sur un versant. Car une autre face est plus sombre, et moins simple.

 

Inexistants il y a quarante ans, les e- mails ont tant proliféré qu'il s'en échange, ce matin, des centaines de milliards. Un manageur de niveau intermédiaire en reçoit en moyenne 80 par jour, hors publicités. Le temps consacré quotidiennement à les lire, les trier, les transmettre est devenu colossal : 5,6 heures en France, 6,3 heures aux Etats-Unis ! Il convient donc de se demander quelles mutations du travail, de la pensée, des relations humaines sont liées à la mailosphère.

 

Ces questions, rarement formulées sous cette forme, Jean Grimaldi d'Esdra les explore excellemment dans un récent essai, « L'Empire du mail » (1). Il montre comment la saturation du management par les e-mails induit un passage progressif du gouvernement des personnes à l'administration des messages. Au lieu d'élaborer, pas à pas, des relations entre les individus, on gère de l'information, sous la pression d'une urgence permanente. Il faut en effet répondre au plus vite, transférer aussitôt, passer à l'e-mail suivant pour n'être pas noyé sous le flot. Le piège, c'est qu'alors le temps de réflexion, le temps mort de la rumination disparaissent. Pis : la conscience du temps long s'estompe et finit par s'évanouir. A la limite, on n'est plus interrompu : l'interruption est devenue l'activité principale.

 

Cette discontinuité mentale incessante a des effets nocifs sur l'attention, donc sur la compétitivité, et même sur la cohérence des décisions. Elle a pour conséquence, invisible mais inquiétante, que plus personne ne semble en mesure de prendre en
charge stratégies d'ensemble, perspectives globales, horizons à atteindre. Certes, ce constat déborde le domaine des manageurs. Il s'étend au politique, au social, à la civilisation entière. Croire que les e-mails sont les seuls responsables serait une grande illusion. Mais s'imaginer qu'ils n'y sont pour rien serait une erreur. Ils participent activement de cette accélération qui sidère, accapare et empêche de penser.

 

Et ils contribuent, de fait, à la renforcer.
Remèdes ? Aucun n'aura d'effet miracle. Mais la conjugaison de quelques pratiques simples peut permettre de diminuer la pression. Savoir trier. Ne pas oublier de se déconnecter régulièrement. Avoir en tête que tout n'est pas si urgent qu'on le croit. N'oublier jamais combien les relations humaines sont d'une autre nature que les connexions numériques. Eviter surtout, comme le souligne Jean Grimaldi d'Esdra, ce double écueil : devenir esclave des e-mails, ou les fuir comme un malheur fatal. Somme toute, il s'agit de ne pas ranger trop vite ces vieux outils que sont réflexion et discernement. Ils ont fait leurs preuves il y a longtemps, dans le vieux monde, et pourraient bien rendre encore quelques services.
A la question : « Tu m'envoies un e-mail ? », il devient donc judicieux d'ajouter quelques interrogations subsidiaires. Par exemple : « Est-ce bien utile ? » « Et si on se voyait ? » « Pouvons-nous faire autrement ? » On n'ira pas jusqu'à proposer une lettre en papier, une carte postale ni une visioconférence. Mais nous pouvons tous nous soucier d'un usage du clavier qui devienne bien tempéré. Nous pouvons nous efforcer - c'est la version nouvelle d'un très ancien problème - de distinguer le bien du mail.
 

Roger-Pol Droit

Roger-Pol Droit est écrivain et philosophe.

 

(1) Jean Grimaldi d'Esdra, « L'Empire du mail », éditions Librinova, 2017, disponible en version numérique et en volume papier.

 

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